Le rapport revient
sur les causes des mortalités mais minimise l’impact des pesticides tout en
recommandant des études plus poussées
L’AFSSA vient de publier un rapport du comité « Mortalités,
effondrements et affaiblissements des colonies d’abeilles » dirigé
par le Pr Bernard Toma. Il fait un inventaire des causes de mortalité et de
morbidité des colonies d’abeilles, puis évoque la situation sanitaire de la
filière apicole et enfin exprime ses recommandations.
Causes de mortalité des
abeilles
Après avoir évoqué les agents biologiques potentiellement responsables des
pertes de colonies dont Varroa destructor, un large chapitre traite des agents chimiques.
Constatant que « les abeilles peuvent être exposées aux divers agents chimiques…», le
rapport insiste sur l’usage de produits phytosanitaires dans les zones
cultivées par pulvérisation ou enrobage de graines, l’intoxication peuvant se
faire par ingestion, contact ou inhalation.
Le rapport précise que « le nombre de cas d'empoisonnement tend à
diminuer d’année en année, traduisant à la fois de meilleures pratiques
agricoles et une tendance chez les éleveurs d'abeilles domestiques à moins déclarer
d’éventuels incidents» (beaucoup d’apiculteurs évitent de se lancer dans des
analyses couteuses). C’est un premier pas pour minimiser les effets
potentiellement délétères des pesticides. Les cas cités d’intoxication
notamment au fipronil en France seraient des « incidents » malgré les
pertes des apiculteurs dont le travail a été réduit à néant.
D’autre part, est présentée une étude (1) qui
aurait montré que des semences de colza traitées avec de la clothianidine n’ont
aucun effet toxique aigu ou subaigu. Or cette étude est critiquable (2)
notamment sur le fait qu’elle est effectuée sur des champs traités et témoins
de 1 hectare séparés de 295 mètres, alors que les butineuses peuvent aller
jusqu’à trois kilomètres et que l’on ne peut contrôler leur stratégie de
butinage. Il est d’ailleurs cocasse de constater en page 140 et 141 qu’il
« faut séparer les parcelles de 3 à 6 km pour éviter les interférences
entre colonies » dans les expérimentations en plein champ ; cela
décrédibilise cette étude prise comme référence d’absence de toxicité liée aux
semences traitées.
De plus, dans le tableau 14 (p.60) les DL50 concernant l’imidaclopride ne
correspondent pas aux données d’Agritox, la base de données du site de l’Afssa sur les substances actives
phytopharmaceutiques. Dans cette base, la DL50 topique est de 0.0081
µg/abeille et la DL50
Orale de 0.0037 µg/abeille (source : Bayer), alors que les données indiquées par ce
tableau sont respectivement de 0,0179 et 0,04, soit une toxicité bien moindre.
Il est de nouveau possible de se poser des questions sur ces divergences
fondamentales qui tendent à dédouaner la toxicité entre autre de
l’imidaclopride.
Enfin, la bibliographie de ce rapport est sélective et omet nombre de
travaux comme ceux de Bonmatin
(CNRS), Colin (SupAgro), Arnold (CNRS), Belzunces (CNRS), etc.(3) qui ne vont
pas dans le sens de l’innocence des pesticides et l’on peut regretter qu’il ne
soit fait référence que succinctement
aux travaux du CST commandés par la DGAL (4)
alors que deux chercheurs de l’Afssa (Sophia) ont participé et approuvé les conclusions des travaux en
indiquant que les « rapports PEC/PNEC évalués sont assurément
préoccupants » (5).
Le rapport évoque ensuite la détérioration de l’environnement comme une
cause potentielle de mortalité ou d’affaiblissement et notamment la
biodiversité qui s’efface au profit des monocultures puis les possibles mauvaises pratiques apicoles (conduite sanitaire du cheptel, choix du milieu de vie,
nourrissement, sélection des reines…).
Situation de la filière apicole
La
filière apicole française compte environ 1346575 ruches et 75000 apiculteurs,
dont 1762 professionnels qui possèdent à peu près 45% du cheptel. Sa caractéristique
est donc une forte dominance des apiculteurs de loisir. On constate entre 1994
et 2004 une baisse du nombre d’apiculteurs, et une baisse du nombre de ruche par rucher chez les apiculteurs
de loisir et une augmentation chez les professionnels « vraisemblablement destinée à compenser
la diminution de production liée aux pertes de colonies d’abeilles ». La
production de miel en France a globalement diminué de 30000 tonnes en 1996 à 25000
tonnes en 2004 environ.
Le rapport, en l’absence de chiffres « fiables » permettant
d’objectiver la diminution des populations d’abeilles françaises souhaite la
mise en place d’un réseau d’épidémiosurveillance qui permettrait de
« chiffrer la situation vécue par les acteurs de la filière. » On
peut rappeler que des études du CNDA et de la FNOSAD, saluées par ce rapport,
ont montré indiscutablement ces pertes de colonies, en particulier en hiver
2007-2008.
Les causes évoquées en France pour les pertes sont les agents biologiques,
agents chimiques et l’environnement, cependant le rapport précise que les
données ne sont pas représentatives. Il évoque la « subjectivité »
des évaluations des affaiblissements ou des mortalités d’abeilles, ce qui
risque de mécontenter nombre d’apiculteurs qui connaissent bien l’activité des
colonies de leurs ruchers.
Au niveau sanitaire, le rapport évoque à juste titre le manque de
déclaration des anomalies de cheptel par les exploitants (obligatoire pour les
MRC et les MDO). Les analyses reprises dans ce rapport montrent dans les
mortalités de colonies l’implication d’au moins un agent pathogène,
l’importance des agents infectieux dans les mortalités hivernales, le rôle de Varroa destructor et « les méthodes de lutte peu efficaces contre
cet agent qui correspondent au facteur de risque majeur de mortalité hivernale
des colonies d’abeilles », enfin que les « les infestations par Nosema
sp., Paenibacillus larvae, Melissococcus plutonius et Acarapis
woodi participent également au phénomène constaté. ». Le rôle de différents virus est
également évoqué et notamment celui de la paralysie lente (CBPV) qui serait
responsable de pertes de grande ampleur. Il est même indiqué une
« éventuelle confusion entre les symptômes liés à une intoxication et ceux
liés à cette maladie virale ». Il est possible de se poser des questions
sur ce fait étant donné que le virus CBPV est retrouvé dans de nombreuses
colonies saines et que la question est de savoir s’il ne s’agit pas d’un virus
dont la pathogénicité est
accentuée par d’autres facteurs (6) (génétiques, toxiques…).
Les agents chimiques sont cités comme cause possible mais rapidement
relativisés, comme précédemment, et pourtant un tableau montre la présence de
nombreux résidus de pesticides dans du pollen, miel, abeilles et cires. La
référence à l’étude remise en cause (7) de nourrissement à l’imidaclopride
(Faucon et al, 2005) qui serait inoffensif participe au dédouanement des
pesticides. De plus, ce rapport évoque avec une retenue étonnante les cas
d’intoxication aiguë pourtant évidents d’un point de vue symptomatologiques et
toxicologiques ayant eu lieu en 2008 dans le Bas-Rhin et dans les Pyrénées-Atlantiques
et demande des compléments d’enquêtes, irréalisables un an après.
Les pratiques apicoles avec notamment une
« carence plus ou moins marquée dans les connaissances » sont de
potentielles causes de pertes de
colonies. Il est évoqué à ce
niveau l’importance du traitement contre la varroose. Dans de nombreux cas ce
traitement ne serait pas ou mal effectué. Le Cneva (futur Afssa) expliquait pourtant comment traiter la
varroose avec des inserts en carton imprégnés de coumaphos et concluait à une grande efficacité (8).
Organisation de la filière
Après avoir rappelé l’organisation de la filière et les différentes
structures intervenant dans le domaine sanitaire, le rapport évoque le suivi et
la gestion sanitaire apicole en France (rôles de la DGAL, des DDSV, de l’AFSSA
et de la profession apicole). Il
rappelle les fonctions des Assistants Sanitaires Apicoles, postes pour lesquels
les candidatures existent, les demandes émanant de beaucoup de DDSV et de GDSA,
malgré ce qui est écrit.
La formation mise en place par le Pr. Monique L’Hostis pour les
vétérinaires (DIE en apiculture-pathologie apicole) est expliquée.
Les divergences existant entre l’AFSSA et une partie de la profession
apicoles sont évoquées, le comité espérant que la situation évolue vers une
« réelle collaboration entre ces deux parties complémentaires ».
En ce qui concerne la pharmacie vétérinaire apicole le constat est que
seuls quatre médicaments possèdent une AMM pour l’indication Varroose. Il est
rappelé la nécessité dans certains cas d’une bithérapie. Quant aux autres
médicaments, l’usage d’antibiotiques par certains dans la lutte contre la Loque
Américaine et l’interdiction depuis 2002 de la Fumagiline dans le traitement de
la nosémose sont relevés.
Enfin les PSE sont obligatoires pour la délivrance des médicaments contre
la varroose par les GDSA, malgré certaines difficultés.
Recommandations
Le comité recommande entre
autre:
- Mise en place d’un réseau d’épidémiosurveillance de la filière apicole et
établissement de l’état sanitaire actuel de la filière apicole.
- Création d’un Institut Technique Apicole et d’un statut réglementé
d’apiculteur, augmentation du nombre des visites sanitaires aléatoires
organisées par les DDSV, création d’un guide de bonnes pratiques d’élevage.
- Contrôle du respect de la réglementation en vigueur concernant les MRC et
la pharmacie vétérinaire, mais aussi simplification de l’application de la loi
sur la pharmacie vétérinaire, dans le cadre d’un PSE simplifié et national.
- déclaration annuelle des ruches obligatoire.
- mise en place d’un contrôle
sanitaire officiel et facultatif des élevages apicoles.
Les recommandations portent également sur les relations entre les filières
apicoles et agricoles et sur la recherche appliquée (lutte contre les agents
pathogènes chimiques et biologiques, la zootechnie apicole et l’étiologie
multifactorielle de la mortalité des colonies d’abeilles).
Le comité conclut à la prédominance des causes biologiques dans les pertes
des colonies, alors que reste posée la question du « rôle éventuel des
substances phytopharmaceutiques (…) comme facteurs adjuvants d’agents
pathogènes biologiques majeurs ou mineurs». Le souhait de réorganiser la
filière avec la création d’un institut technique est positif, si aucun sujet
n’est tabou et notamment les pesticides et leurs effets toxiques aigus et
subaigus comme les agents pathogènes et leur pathogénicité opportuniste possible ou probable pour certains. Les agents pathogènes sont certainement responsables de pertes de colonies, mais les agents chimiques ne sont certainement pas innocents.
(1) Cutler, G.C. et Scott-Dupree, C.D.
(2007) Exposure to clothianidin seed-treated canola has no
long-term impact on honey bees. Journal of Economic Entomology 100, (3),
765-772.
(2) A propos des
études en toxicologie chez l'abeille en général et d'une étude (Cutler et
Scott-Dupree) en plein champ sur la toxicité de la Clothianidine en
particulier, par le Groupe de Réflexion de Vétérinaires Spécialisés en
Pathologie Apicole http://www.apivet.eu/2009/02/a-propos-des-études-en-toxicologie-chez-labeille-en-général-et-dune-étude-en-plein-champ-sur-la-toxi.html
(3) Bibliographie que l’on aurait pu
retrouver :
Suchail S,
Guez D, Belzunces LP. (2000). Characteristics of imidacloprid toxicity in two Apis mellifera
subspecies. Environ. Toxicol. Chem. 19: 1901-1905.
Suchail
S, Guez D, Belzunces LP. (2001). Discrepancy between acute and chronic toxicity induced by
imidacloprid and its metabolites in Apis mellifera. Environ. Toxicol. Chem. 20
:2482-2486.
Bonmatin, J.-M., Analytique, validation, prélèvements en
vue du dosage du fipronil dans les pollens. Résumé des principales actions
2002-2003. CNRS, 2003, 24.
Bonmatin, J.M et al. Fate of imidacloprid in fields and
toxicity for honey bees. Environmental Chemistry XXVI, 483-494 (2005)
CERFI, Evaluation des effets du fipronil sur
la biologie de l'abeille. IUFM, Laboratoire de Neurobiologie de l'Insecte,
Université Paul Sabatier, 2002, 8.
Belzunces, L.P., Rapport d'étude du programme : Impact
de la contamination du miel par le fipronil sur l'activité et la survie des
abeilles : aspects physiologiques et analytiques. Inra, avignon, 2003, 14.
(4) Comité Scientifique et Technique de
l’Etude Multifactorielle des Troubles des Abeilles http://agriculture.gouv.fr/sections/publications/rapports/fipronil-utilise-en/downloadFile/FichierAttache_1_f0/080218_rapport%20fiproniljuillet2006.pdf?nocache=1134040585.85
(page consultée le 25/2/9)
(5) Aubert,
Bulletin Epidémiologique de l’Afssa, Mars 2006
(6) Laurent
Gauthier, Diana
Tentcheva, Magali
Tournaire, Benjamin
Dainat, François
Cousserans, Marc
Edouard Colin and Max
Bergoin Viral load estimation in
asymptomatic honey bee colonies using the quantitative RT-PCR technique Apidologie
38 (2007) 426-435
(7) Nicolas Vidal-Naquet La controverse de l’imidaclopride,
Discussions sur une étude de l’Afssa, La Santé de l’Abeille N°227.
(8) Laetitia
Mathieu Essais de lanières Coumaphos par inserts, Unité Abeille CNEVA
Sophia-Antipolis, Fnosad, Bilan activité 1998
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